La vraisemblance, mesurée
Un outil pour analyser un texte littéraire selon la théorie de Sens et Distance — appliquée d'abord aux Correspondances de Baudelaire.
Michel Magnen propose, dans Sens et Distance, une méthode pour mesurer numériquement la vraisemblance d'une interprétation d'un texte littéraire. La thèse fondatrice est simple, et tient en deux intuitions : si deux mots d'un discours sont séparés par une grande distance, sans aucun lien formel, leur relation de sens s'estompe ; mais si deux paradoxes voisins sont avancés dans le même texte, l'un avec vigueur, l'autre seulement esquissé, alors le premier renforce le second.
À partir de là, l'auteur déploie un système de mesures rigoureux — emprunté en esprit au calcul des probabilités, mais distinct de lui — qui permet d'évaluer, pour chaque rapprochement de sens dans un texte, sa force et sa vraisemblance. L'application développe ces notions étape par étape, puis vous permet de les calculer vous-même, et enfin de soumettre un texte à une analyse semi-automatique.
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Note : Cet outil présente la méthode de manière condensée, à travers ses cinq concepts pivots. L'œuvre complète de Michel Magnen, Sens et Distance, déploie la théorie en 9 parties (Paradoxes, Généralisation, Influences, Analogies, Figures brèves, Intrusions volontaires, Cohérence, Couples d'images, Couples d'interprétations) qui explorent chacune un aspect particulier de la vraisemblance d'une interprétation.
§1Du mot au paradoxe
Pour analyser un texte, Magnen commence par poser des objets élémentaires d'une rigueur extrême. Chacun reçoit une définition stricte qui isole précisément ce dont on veut parler — et ce qu'il faut éviter de confondre avec autre chose.
Une case est un mot isolé, donné à un endroit précis du texte. Si un mot revient ailleurs, c'est une case nouvelle, chaque fois.
parfums¹ et parfums², même si la signification est presque identique.Un butoir est une apparence tenace qu'on peut utiliser pour comprendre un texte. Il y en a trois sortes : les idées (une définition certaine), les règles (une règle de grammaire indiscutable), et les objets (une chose réelle décrite par le texte, dont l'observation aide à le comprendre).
Une bizarrerie est une signification qui provoque un étonnement impossible à surmonter par référence à un butoir.
Un arbitrage est la décision élémentaire : vaut-il mieux associer (noté b) ou dissocier (noté d) deux idées, pour mieux comprendre la pensée de l'auteur ?
L'ordre des termes n'a aucune importance : b(Nature–temple) et b(temple–Nature) disent strictement la même chose. C'est ce qui distingue l'arbitrage de l'attribution ordinaire.
b(Nature–temple) = « pour comprendre Baudelaire, mieux vaut associer "Nature" et "temple" plutôt que les opposer ».Une tension est une visée (un arbitrage irréductible) qui décrit une bizarrerie. On la note avec un r devant pour la singulariser.
rb(corrompus–encens) — l'encens est traditionnellement pur (les prêtres l'emploient comme tel), donc dire qu'il est corrompu est une bizarrerie. Affirmer cette association malgré l'étrangeté constitue une tension.§2Mesurer la vraisemblance d'une tension
C'est ici que l'apport propre de Magnen se déploie. Une tension étant identifiée, comment estimer numériquement à quel point l'auteur a réellement voulu cette association de sens — par opposition à une illusion projetée par le lecteur ?
L'auteur définit pour cela quatre facteurs de flottement, dont chacun est la contrepartie numérique d'une cause de faiblesse de la signification. Le flottement total est leur produit. Sa valeur minimale est 1 (jamais de zéro, car la tension décrit toujours une bizarrerie : il y a toujours un peu de flou).
Les quatre facteurs
Le rang mesure si la position d'arbitrage (associer ou dissocier) est univoque ou réversible.
- t = 1 : une seule position donne un arbitrage ample. Le texte exclut l'autre. Exemple :
rb(Nature–temple)— le texte affirme cette union, dissocier serait absurde. - t = 2 : les deux positions (b et d) donnent toutes deux des arbitrages amples. La tension est rivalisée par son contraire. Exemple :
rb(corrompus–temple)— on peut tout aussi bien argumenter pour la dissociation.
L'éloignement intérieur mesure la distance entre les deux termes dans le texte, comptée en fronts.
Si la tension dispose d'un bâti manifeste (la grammaire ou la syntaxe rend le rapport indéniable), alors s = 1 automatiquement.
Sinon : s = 2 + (n / 10), où n est le nombre de fronts entre les deux termes.
rb(corrompus–infinies), on compte 5 fronts entre les deux termes (riches, triomphants, expansion, choses, infinies) → s = 2 + 5/10 = 2,5.L'oscillation mesure si le terme possède un palier — c'est-à-dire une signification rivale, plus banale, qui permet d'esquiver le choc de sens.
- m = 1 : le terme de gauche n'a pas de palier qui permette d'éviter la tension.
- m = 2 : le terme possède un palier (sens figuré, sens secondaire, etc.) qui peut faire diversion.
rb(répondent–parfums), « répondent » a un sens figuré (correspondre, faire écho) qui banalise la bizarrerie. On a donc m = 2.Symétrique de m, mais pour le terme de droite.
- w = 1 : pas de palier d'évasion pour ce terme.
- w = 2 : un palier permet d'esquiver la tension.
rb(corrompus–encens), « encens » peut signifier « éloges » (le sens figuré : donner de l'encens à quelqu'un), mais ce sens est très en arrière-plan ici. w = 1.§3Exemple complet : rb(corrompus–encens)
Mettons tout cela en application sur la tension la plus emblématique du sonnet. Baudelaire affirme que certains parfums sont « corrompus » puis cite parmi eux l'encens — qui pour la tradition religieuse est précisément pur.
| Facteur | Valeur | Justification |
|---|---|---|
t (rang) |
1 | Le texte affirme la corruption de l'encens sans hésitation. La dissociation n'est pas une option. |
s (éloignement intérieur) |
1 | Bâti manifeste — le passage relie clairement les termes : « d'autres, corrompus, riches et triomphants… l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens ». |
m (oscillation gauche) |
1 | « riches et triomphants » exclut que « corrompus » soit lu au sens purement physique (pourriture organique). Pas de palier. |
w (oscillation droite) |
1 | Le sens figuré d'« encens » (éloges) est très lointain dans ce passage dominé par les parfums concrets. |
Une filière de 1 est la valeur maximale possible : rb(corrompus–encens) est une tension parfaitement vraisemblable, solidement enracinée dans la pensée du poète.
§4L'influence d'une tension sur l'autre
L'apport théorique majeur de Magnen est ailleurs encore. Il observe que les tensions ne sont pas isolées : certaines, voisines, se renforcent mutuellement. Une tension vigoureuse peut prêter sa force à une tension faible qui lui est proche.
Quand deux heurts (tensions amples) ont un terme commun, ils peuvent former un tandem. L'épaulement reçu par l'un est égal à :
rb(corrompus–temple) reçoit de rb(corrompus–encens) (filière = 1) un épaulement de 1/8,4 ≈ 0,119, ce qui le rend interprétable bien qu'il soit en lui-même fort fragile.Le réseau d'un heurt est sa vraisemblance totale : la somme de sa filière propre et de tous les épaulements (et relèvements) qu'il reçoit d'autres tensions du texte.
C'est le réseau, et non la filière seule, qui mesure véritablement la solidité d'une interprétation. Une tension faible isolée peut être tenue pour illusoire ; mais bien renforcée par d'autres, elle devient incontournable.
§5La généralisation aux gloses
À partir de la deuxième partie du livre, Magnen étend sa méthode à tous les textes — pas seulement à ceux qui contiennent des paradoxes. Pour cela, il remplace la notion de tension par celle, plus large, de glose, et la filière par le gradient.
Une glose est un commentaire reliant deux traces du texte (où une trace est soit un terme, soit un pivot — un support à sens : ponctuation, majuscule, son…). Trois espèces :
- Glose de problème (notée
r) : décrit une difficulté, mineure ou grave. Les heurts en sont les cas les plus marqués. - Glose d'atténuation (notée
v) : commente une glose de problème pour l'apaiser. Les barrages des joints (pinces, abris, canevas…) en relèvent. - Glose neutre (notée
o) : constate, sans problème ni atténuation. Commeob(longs~échos), qui décrit une réalité ordinaire.
Passez au Calculateur pour appliquer la méthode à un texte de votre choix.
Le calculateur
Vous saisissez une tension repérée dans un texte. L'outil calcule pour vous flottement, filière, et — si vous fournissez d'autres tensions — épaulements et réseau.
①Le texte analysé
②Calculer la vraisemblance d'une tension
Les quatre facteurs
③Tableau des tensions enregistrées
Toutes les tensions que vous ajoutez s'accumulent ici. Vous pouvez ensuite calculer leurs influences mutuelles (épaulements).
| Formule | t·s·m·w | Flottement | Filière | Action |
|---|---|---|---|---|
| Aucune tension enregistrée pour l'instant. | ||||
④Calculer un épaulement entre deux heurts
Un épaulement nécessite deux heurts ayant un terme commun et la même position d'arbitrage. La formule : épaulement_reçu_par_h = filière(voisin) / c, où c est l'éloignement extérieur.
c = 1. Sinon, c = 2 + (n/10) où n est le nombre de fronts intercalés.⑤Calculer le réseau d'un heurt
Le réseau totalise la filière propre et tous les renforcements reçus.
0.119, 0.008, 0.26